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Aujourd’hui en France, environ 700.000 salariés chaque année se voient notifiés des restrictions d’aptitude au travail par les médecins du travail ; parmi eux, près de 30.000 sont déclarés inaptes à tout poste de travail dans l’entreprise et licenciés en toute légalité . Par ailleurs, 55.000 personnes prennent leur retraite anticipée pour raisons médicales au titre de l’inaptitude au travail, gonflant ainsi le stock de plus de 1.500.000 pensionnés relevant de ce régime. Ces milliers d’hommes et de femmes sont placés aux marges du marché du travail à la suite d’un accident du travail, d’une maladie -professionnelle ou non- du vieillissement ou de l’usure. L’inaptitude au travail, conçue dans une logique de prévention de la santé au travail, serait-elle dans la pratique un processus de marginalisation de la main-d’œuvre inutile et usée ?
Depuis les années 1970-1980, avec l’intensification du travail, la recrudescence des risques professionnels, le vieillissement des actifs et la sophistication accrue des moyens de dépistage des handicaps potentiels (tests génétiques), la question est devenue centrale. Pourtant l’inaptitude au travail, située au carrefour de l’ensemble des sciences sociales, restait pratiquement inexplorée. L’acuité et la nouveauté du thème ont ainsi conduit une équipe de chercheurs interdisciplinaires à s’interroger sur la génèse, les contours et les usages de l’inaptitude au travail en Europe au XXe siècle.
Le colloque international organisé à l’Université de Versailles-Saint-Quentin-en-Yvelines sur « La construction sociale de l’inaptitude au travail » a confronté les approches des sociologues, des juristes, des historiens et des acteurs. Il a mis à jour les logiques (sanitaire, rationalisatrice, préventive) qui sous-tendent les étapes de la construction de la notion, le choix des critères et des modes de traitement et qui déplacent la frontière entre aptitude et inaptitude dans l’espace et dans le temps, d’un pays à l’autre, d’une entreprise à l’autre, selon la conjoncture et selon le statut des travailleurs (immigrants, femmes, travailleurs âgés, temporaires, chômeurs…). Catégorie polysémique, aux implications ambivalentes et aux usages fluctuants, l’inaptitude au travail est apparue comme un instrument de régulation du travail aux dépens des populations les plus démunies du marché du travail et comme le seuil au-delà duquel les morbidités accumulées deviennent inacceptables. Loin de se focaliser sur les marges du marché, la réflexion sur l’inaptitude au travail renvoie au cœur du système productif et aux processus de désinsertion professionnelle qui y sont à œuvre.
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